Les Noces de Figaro

Wolfgang Amadeus Mozart

Les Noces de Figaro

Wolfgang Amadeus Mozart

Dramma giocoso en quatre actes, livret de Lorenzo Da Ponte d’après La Folle journée ou Le Mariage de Figaro, de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, créé au National-Hof-Theater, à Vienne, le 1er mai 1786. Première représentation à Berlin, au Königliches Nationaltheater am Gendarmenmarkt le 14 septembre 1790.

Deuxième volet de la nouvelle production de la trilogie Mozart Da Ponte à la Staatsoper unter den Linden dirigée par Daniel Barenboim et mise en scène par Vincent Huguet, Berlin 2020-2022

Durée 3h40, avec un entracte

Staatsoper unter den Linden, initialement programmé du 27 mars au 4 avril 2021, mais en raison de l’épidémie de coronavirus, joué le 1er avril 2021, sans public et filmé dans une réalisation d’Andy Sommer. Repris et présenté pour la première fois au public le 18 septembre 2021, diffusé en même temps sur écran géant sur Bebelplatz dans le cadre du programme L’Opéra pour tous.

Création

Direction musicale : Daniel Barenboim
Mise en scène : Vincent Huguet
Décors: Aurélie Maestre
Costumes : Clémence Pernoud
Lumières : Irene Selka
Dramaturgie : Louis Geisler
Dramaturge Staatsoper : Dr. Detlef Giese
Chorégraphie : Thomas Wilhelm

Chef de chœur : Martin Wright
Assistants à la mise en scène : Heide Stock et Marcin Lakomicki
Assistants chef d’orchestre : Giuseppe Mentuccia, Lorenzo Di Toro, Markus Appelt, Thomas Guggeis
Coach d’italien et souffleuse : Serena Malcangi

Régisseurs : Felix Rühle, Elisabeth Esser
Assistante à la scénographie : Bogna Grazyna Jaroslawska
Assistante aux costumes : Petra Weikert
Responsable perruques et maquillages : Jean-Paul Bernau

Distribution

Le comte Almaviva : Gyula Orendt
La comtesse Almaviva : Elsa Dreisig
Suzanne : Nadine Sierra
Figaro : Riccardo Fassi
Chérubin : Emily d’Angelo
Marceline : Katharina Kammerloher
Don Basilio : Stephan Rügamer
Don Curzio : Siegfried Jerusalem
Bartolo : Maurizio Muraro
Antonio : David Oštrek
Barberine : Liubov Medvedeva
Deux jeunes femmes : Olga Vilenskaia, Regina Köstler-Motz

Claveciniste : Lorenzo Di Toro

Première publique et reprise
18, 23, 26, 29 sept. & 5 oct. 2021

Le comte Almaviva : Gyula Orendt
La comtesse Almaviva : Federica Lombardi
Suzanne : Anna Prohaska
Figaro : Gerald Finley
Chérubin : Corinna Scheurle
Marceline : Katharina Kammerloher
Don Basilio : Florian Hoffmann
Don Curzio : Siegfried Jerusalem
Bartolo : Peter Rose
Antonio : David Oštrek
Barberine : Liubov Medvedeva
Deux jeunes femmes : Katherine Bolding, Verena Allertz

Claveciniste : Lorenzo Di Toro

 

Figurants : Janna Schlender, Lisa Schramm, Adriana Thiel, Jana Timptner, Marcus Hahn, Leander Niehaus-Schmidt, Ralf Stengel, Victor Villarreal

Chœur de la Staatsoper unter den Linden
Staatskapelle Berlin

Photos : © Matthias Baus

 

Note sur la mise en scène de la trilogie Mozart Da Ponte
à la Staatsoper unter den Linden 2020-2022
par Vincent Huguet

 

 

La trilogie de la libération
Une histoire de la sexualité selon Mozart et Da Ponte

 

 

À la différence de la Tétralogie de Wagner, la « trilogie » Mozart – Da Ponte n’a pas été conçue comme un cycle, ni dans le choix des livrets, ni dans la progression, et c’est rétrospectivement que l’on parle de trilogie pour Le nozze di Figaro (1786), Don Giovanni (1787-88) et Così fan tutte (1790).

« Au fur et à mesure que j’écrivais les paroles, Mozart composait la musique ; en six semaines tout était terminé » racontera Da Ponte dans ses Mémoires au sujet des Nozze de Figaro mais, au-delà de cette vision d’une complicité fiévreuse, on en sait plus sur les cabales qui se déchainaient à Vienne, sur la concurrence violente entre les compositeurs, les roueries des librettistes ou les atermoiements de l’empereur que sur la relation qui se noua pendant ces quelques années entre Mozart et Da Ponte. C’est pourtant bien cette relation et elle seule qui définit la trilogie.

À l’origine de trois des chefs-d’œuvre lyriques les plus joués dans le monde, il y a donc une rencontre, qui doit sans doute au hasard, aux circonstances et aussi à des affinités exceptionnelles. Deux hommes, donc, deux voyageurs, qui à la veille de la Révolution française courent les routes d’Europe, les auberges et y croisent ombres et Lumières, aventuriers et philosophes, dames en fuite, travesties, ou en goguette : une vie comme celle que décrit dans ses Mémoires Casanova, à qui Da Ponte n’ose pas demander l’argent qu’il lui doit. Ils vivent au jour le jour, encensés un soir, chassés le lendemain matin, toujours sans le sou, amoureux plus d’une fois et finalement si peu libres de leur destin. Ce qu’ils se disaient, on ne le sait presque pas, on peut imaginer de longues discussions comme celles de Jacques le fataliste et son maître (Diderot, 1778), des disputes, sûrement des éclats de rire, et on peut surtout écouter ce qu’ensemble ils ont composé. En seulement quatre ans, de 1786 à 1790, ils ont livré un tableau de leur temps, à la fois haut en couleurs et extrêmement nuancé, qui ne cesse de stupéfier car s’il semble être la quintessence de la civilisation de la fin du XVIIIème siècle, il s’avère universel et ni les perruques poudrées ni les rubans de soie n’ont empêché les générations successives de s’y reconnaître. Si cette « trilogie » doit donc au hasard—Mozart eût-il vécu plus longtemps qu’on parlerait peut-être de tétralogie, voire de pentalogie !—, on y trouve tant d’éléments communs, de figures récurrentes, de situations qui reviennent, de notes rejouées et de continuités qu’on peut y trouver un fil conducteur capable de présenter aujourd’hui ce que Mozart et Da Ponte, ensemble, ont raconté.

Une vie en trois actes

À travers les trois œuvres, on peut révéler le portrait d’un homme, qui peut-être leur ressemble un peu (« Madame Bovary, c’est moi », disait Flaubert) et dont la vie se raconterait en trois actes :

  1. Così fan tutte, justement sous-titrée La Scuola degli amanti, temps de la jeunesse et de l’apprentissage, voire de l’initiation,
  2. Le nozze di Figaro, temps de la vie conjugale, de ses joies et de sa midlife crisis,
  3. Don Giovanni, temps de la maturité, jusqu’à la mort.

Présenter les œuvres dans cet ordre-là, et non dans la chronologie de leur création, permet de retrouver une forme de logique temporelle, qui va de la jeunesse des protagonistes de Così fan tutte à la maturité et à la mort de Don Giovanni, et en plus d’éclairer un aspect fondamental de l’œuvre à quatre mains de Mozart et Da Ponte, telle que l’on peut la recevoir aujourd’hui, c’est-à-dire après Michel Foucault, et même, après Michel Houellebecq.

Révéler une histoire de la sexualité

Il est en effet frappant de constater que Michel Foucault avait également fait de son Histoire de la sexualité (1976-1984) un triptyque, dont les titres semblent autant de sous-titres possibles pour les œuvres de la trilogie :

  1. Tome 1 : La Volonté de savoir
  2. Tome 2 : L’Usage des plaisirs
  3. Tome 3 : Le Souci de soi

On a très souvent montré les jeux du désir, de la jalousie et de la frustration, et même « les âges de l’amour » dans la trilogie, mais pas considéré que globalement elle produit un discours et une réflexion sur la sexualité aussi puissants que ceux proposés à la même époque par Casanova, Choderlos de Laclos, Marivaux, Sade ou Füssli. Portés et libérés par l’apport philosophique des Lumières, artistes, écrivains et philosophes explorent alors les relations entre les hommes et les femmes, entre les générations, entre ce que l’on n’appelle pas encore les « classes sociales » au prisme de la sexualité, révélant les jeux de pouvoir qui en découlent.

La possibilité d’une saga familiale

Au cœur de ce récit en trois volets, un jeune homme, Guglielmo, marié à la fin de Così fan tutte, devient Comte d’Almaviva dans Les Noces de Figaro, puis quitte le domicile conjugal pour partir sur les routes sous la nouvelle identité de Don Giovanni. À ses côtés, la jeune Fiordiligi sera Comtesse puis poursuivra son (ex-) mari jusqu’au bout sous le masque de Donna Elvira. Figaro quant à lui prend le nom de Leporello et suit son « maître » pour une nouvelle vie dont il se plaindra beaucoup — peut-être regrette-t-il les doux bras de Suzanne. Autour d’eux, parents, oncles, filleul, amis, qui, d’une œuvre à l’autre, ont bien des airs de famille et invitent à raconter cette vie au centre d’une saga familiale.

 

Le basculement d’un monde à un autre

Il a été souvent dit que la trilogie raconte le basculement d’un monde à un autre, surtout parce que Beaumarchais est l’auteur du Mariage de Figaro et qu’à tort ou à raison il incarne la révolution qui gronde et fera basculer l’Ancien régime, en France du moins, mais pas dans l’Europe entière, vraie patrie de Mozart et de Da Ponte, qui partira lui vivre en Amérique.

Chaque époque a sans doute le sentiment de vivre le basculement d’un monde, que l’histoire le confirme ou pas, et si l’on va directement au cœur de la trilogie, c’est-à-dire au cœur des rapports entre les êtres, il est possible de retracer un basculement qui nous est contemporain si l’on fait commencer l’action au temps de « la révolution sexuelle », disons dans l’immédiat après mai 1968, et que l’on suit le parcours de cet homme et de ceux qui l’entourent jusqu’à nos jours.

 

Così fan tutte peut alors vraiment être La scuola degli amanti, où quatre jeunes gens de bonne famille (Fiordiligi, Dorabella, Guglielmo et Ferrando), un peu coincés, qu’on n’avait pas beaucoup vus sur les barricades, rencontrent sur une plage italienne un couple qui bat de l’aile (Despina et Don Alfonso) mais qui, lui, a fait la révolution, ou a cru la faire, et entend bien la continuer, tout nu sur le sable noir. Temps de la jeunesse et de l’apprentissage.

Le nozze di Figaro se jouent une quinzaine d’années plus tard, dans les années 1980, dans une grande maison almodovarienne. C’est la tentation de la normalisation, comme on aurait dit alors, voire de « l’embourgeoisement », avec son charme discret, bien sûr, mais aussi son lot de frustrations et donc d’intrigues. La leçon de Così a peut-être été comprise mais pas très bien assimilée, et déjà, de nouvelles générations, dont Chérubin est le glorieux et très queer représentant, découvrent à leur tour le désir, ruent dans les brancards et s’impatientent d’autant plus que le spectre de la maladie rôde et semble annoncer la fin de la parenthèse libertaire.

Don Giovanni, enfin, est une fuite qui nous mène jusqu’à aujourd’hui, celle de cet homme qui ne supporte plus sa vie conjugale, certes, mais qui peut-être rejette aussi un monde paradoxal, à la fois permissif et aseptisé, libéral et inquisiteur, où le sexe est devenu plus dangereux que jamais. Il est en train de perdre en même temps sa jeunesse et sa liberté, et plus le temps avance, plus il est poursuivi, même si la justice des hommes semble n’avoir pas de prise sur lui. Sa fuite en avant est donc aussi une quête désespérée de liberté, quitte à en payer le prix maximum : la mort.

Ainsi font-elles, ainsi font-ils…

Une histoire qui commencerait donc en 1969—année érotique, chantaient Serge Gainsbourg et Jane Birkin— et s’achèverait aujourd’hui, l’histoire d’une femme et d’un homme nés au début des années 1950. Bien sûr, l’univers de Mozart et Da Ponte n’invite pas au réalisme, encore moins à une exactitude historique, mais il est fascinant de voir ses personnages se glisser dans les costumes de notre temps avec une aisance déconcertante et se faire les porte-voix de débats de société ou de questionnements intimes qui ont beaucoup évolué depuis le XVIIIème siècle sans pour autant avoir jamais été réglés. Au centre de tout, les relations entre les femmes et les hommes, qui sont au cœur de la dramaturgie comme de la musique : ce qui les rapproche, ce qui les sépare, leur façon de se parler, de se mentir, de se chercher, mais surtout, ce message martelé dans Così fan tutte comme dans Le nozze di Figaro : si vous accusez les femmes, accusez les hommes de même, si vous jugez les hommes, jugez les femmes de même. Et qui a le pouvoir de juger ? L’Église, la société, le droit, les hommes, Dieu ? « Ainsi font-elles toutes » mais « ainsi font-ils tous » aussi : l’infidélité, la ruse, la contradiction n’ont pas de sexe, la mauvaise foi non plus et nous sommes nos propres juges. La jalousie est un péché mortel et parfaitement inutile, et les humains ne cessent de reprocher à leurs semblables leurs propres défauts et manquements. Peut-être que si chaque époque parcourt avec autant de passion les rivages de Così, le jardin nocturne des Nozze et les ruelles sombres de Don Giovanni, c’est que ces questions-là ne seront jamais tranchées, ni les relations pacifiées. Et c’est normal, et c’est même bien qu’il en soit ainsi, nous disent encore Mozart et Da Ponte, avec cette manie de faire des finales à double-fond, où le tragique côtoie le comique, où la plus grande affliction et la joie la plus féroce se mêlent, car c’est l’essence même de la vie. Ils ont voulu nous éduquer, nous faire gagner du temps, comme quand Marcel Proust démonta de façon implacable les ressorts toxiques et sans issue de la jalousie dans La Prisonnière (1923). Ils nous ont dit que la femme et l’homme étaient de la même chair, partageaient la même beauté et la même faiblesse, et que si nous étions capables de l’accepter, alors nous serions heureux, faisant souffler de la bouche de Don Alfonso la douce brise de la philosophie d’Epicure. Leur force est d’avoir montré combien de luttes contre la société, contre soi-même, il faut mener pour en arriver là, pour le comprendre et l’accepter, l’honnêteté dont il faut avoir le courage, vis à vis de soi et des autres. Au fond, la trilogie raconte l’histoire d’une libération, difficile, chaotique, qui à bien des égards se présente comme une initiation, mais qui est la seule voie vers le bonheur.

 

Note sur la mise en scène des Noces de Figaro
par Vincent Huguet

 

 

La loi du désir

 

On dit que la verve prérévolutionnaire du Mariage de Figaro contribua à enflammer les esprits français. Avec l’adaptation brillante qu’ils font de cette pièce de Beaumarchais, Mozart et Da Ponte s’attaquent à une forteresse aussi arrogante que la Bastille des Parisiens : le mariage. Au centre de la vie familiale, sociale et religieuse à la fin du XVIIIème siècle de même qu’aujourd’hui dans une très large partie du monde, l’union officielle d’un couple est la grande affaire d’une vie, un horizon qui, en dépit de la déchristianisation et d’une certaine libéralisation des mœurs, semble encore indépassable. Serait-il donc consubstantiel à la nature humaine ? C’est la question que n’ont cessé de poser ensemble Mozart et Da Ponte dans les trois opéras qu’ils ont composés ensemble et particulièrement dans Les Noces de Figaro qui va au cœur du sujet en mettant en scène deux mariages. Corollaire immédiat du contrat monogame : la fidélité, et, par extension directe, l’infidélité, le mensonge et la jalousie. Comment concilier ce qui devrait être et ce qui est, ce que l’on nous a inculqué et ce que l’on ressent, ce que l’on dit et ce que l’on fait ? Et surtout : comment peut-on être heureux en couple ? À la façon dont procédait Marivaux dans ses expérimentations théâtrales, Mozart et Da Ponte mettent en lumière une « nature » humaine fondamentalement contradictoire, incapable de suivre les règles qu’elle a elle-même créées, se débattant sans fin, comme un scarabée sur le dos, dans des gesticulations propices à la comédie où les femmes et les hommes sont traités à égalité.

 

L’histoire que je raconte à travers ces trois opéras commence par la rencontre d’un homme et d’une femme sur une plage italienne, au lendemain de la « révolution sexuelle », c’est-à-dire autour de 1969. À la fin de ce premier épisode, Così fan tutte, ils se marient et nous les retrouvons vingt ans plus tard, comte et comtesse, régnant tant bien que mal sur une grande maison en Espagne, où Figaro et Suzanne, qui travaillent à leur service, s’apprêtent à se marier. On est donc à la fin des années 1980, quelque part entre La Loi du désir (1987) et Femmes au bord de la crise de nerf (1988), deux films de Pedro Almodóvar qui disent l’énergie et l’humour grinçant de ces années qui sont restées dans la postérité pour leur optimisme décomplexé, leurs coupes de cheveux inoubliables, ainsi que leurs ombres : début de la crise économique, apparition du sida… Vues d’aujourd’hui, les années 1980 se résument souvent à celles du « mauvais goût »—comme si une décennie avait plus d’élégance qu’une autre—, soit aux antipodes de Mozart et de sa sublime musique. Et pourtant, à bien y regarder, que se passe-t-il dans les Noces de Figaro ? Un  padrone qui harcèle la femme de chambre de son épouse, une mère qui veut forcer son fils à l’épouser, un adolescent qui court après toutes les femmes de la maison… on est loin de « l’élégance » dont la tradition voudrait affubler Les Noces de Figaro et c’est précisément ce vernis que Mozart et Da Ponte attaquent directement à l’acide de leur humour, de leur intelligence et de leur génie théâtral et musical.

Dans cette maison, donc, l’air embaume, car les orangers du jardin sont en fleurs et que Figaro prépare des tostadas (ail et tomates), mais il y a aussi de l’électricité : le comte fait tout pour retarder le mariage qui, pense-t-il, le privera définitivement de cette Suzanne qui lui plaît tant. La « folle journée » qui s’achèvera tard dans la nuit va être un véritable calvaire pour lui, qui va de déconvenue en déconvenue, ce qui d’une certaine façon est l’histoire de sa vie. Il a beau être « comte », c’est sa femme qui est au centre de la maison. Il a été son Pygmalion, il n’est maintenant plus que son impresario, et dans son bureau il a accumulé comme des trophées les portraits d’elle par Warhol et les disques d’or de ses plus grands succès. Car elle est devenue une chanteuse adulée, blonde comme Debbie Harry, à la fois chic et toujours un peu ailleurs, comme Loulou et Betty, les muses d’Yves Saint-Laurent ; elle a connu la gloire et le succès mais maintenant, c’est surtout la mélancolie qui la guette, l’inspiration qui se fait plus rare, et l’amour aussi. Peut-être qu’elle sombrerait si elle n’était pas entourée par la bienveillance de Suzanne et surtout le désir tout neuf de Chérubin, qui lui déclare son amour adolescent en chanson et la regarde comme on ne l’a pas regardée depuis longtemps. Il vient peut-être d’avoir dix-huit ans, mais il lui redonne goût à la vie, il lui redonne confiance en elle… et presqu’en son mariage, puisque c’est elle qui va mener le jeu de l’échangisme dans la nuit orageuse du quatrième acte, sans peur et sans reproche. C’est donc un amour qui n’est pas conventionnel, que Mozart et Da Ponte ont placé au centre de l’œuvre, et Beaumarchais, dans sa propre trilogie, raconte d’ailleurs la suite de l’histoire dans La Mère coupable (1792) : la comtesse a eu un enfant dont le père n’est autre que Chérubin. Donc, si Guerre des Rose il y a eu, c’est la comtesse qui l’a gagnée, le comte ayant été mis en échec dans le labyrinthe du jardin et des passions : il n’a jamais eu Suzanne. L’ironie est alors encore plus forte de voir la Comtesse jouer in fine la sainte-nitouche « plus clémente » que son mari alors qu’elle a peut-être plus à se reprocher que lui. Mais si Mozart et Da Ponte la font à juste titre triompher, c’est qu’elle a tout mieux compris que lui et elle n’a pas commis l’inutile et mortel péché de jalousie. Elle ne lui a pas reproché à lui ce qu’elle s’autorise elle-même. Suzanne et Figaro ne s’en tirent pas si bien, se prenant mutuellement les pieds dans le tapis de leurs machinations : ils ont joué avec le feu, ils n’en sortent pas complètement indemnes, se découvrant lors de leur nuit de noces sous une lumière qu’ils ne soupçonnaient pas. Sur cet échiquier amoureux, les autres jouent leur propre jeu, entre les vieux amants qui se retrouvent (Marcelline et Bartholo) et Barberine qui n’arrivera finalement pas à attraper ce(tte) chat(te) de Chérubin sur les toits brûlants. Le désir a ses raisons que la raison ignore… Et si Mozart et Da Ponte font souffler très fort à la toute fin de l’opéra un véritable vent de folie (« Questo giorno di tormenti, di capricci e di follia »), c’est peut-être pour mieux brouiller les cartes à la fin du jeu et refuser toute morale à cette histoire : maintenant, c’est à vous de voir !