Une traversée des émotions

Notre camarade en Dispute Vincent Huguet vient de signer sa première mise en scène d’opéra, et l’événement vaut que l’on y revienne, pour plusieurs raisons.

Assister à des débuts est évidemment toujours émouvant, surtout lorsque l’on avait placé quelques espoirs dans le talent du débutant. Et il faut d’abord dire ici que ces espoirs furent récompensés, et de très belle manière.

S’attaquer à Lakmé était un choix assez audacieux. L’œuvre est peu montée, et nous possédons donc peu d’éléments de comparaison, mais justement, cette méconnaissance va de pair avec un certain dédain pour un ouvrage qu’on assimile – non sans raisons- à la vogue de l’exotisme de la fin du XIXème siècle.

Choisir cet opéra, en 2012, semble, a posteriori, relever autant d’un goût bien réel pour le lointain, que d’un goût assumé pour les défis. Mais pourquoi, et comment, Vincent Huguet a t-il gagné son pari?

D’abord et avant tout, en faisant confiance au livret, c’est-à-dire en le lisant attentivement et en le respectant. À cette intelligence de lecture, le metteur en scène allie un sens de l’espace et de la profondeur de champ sans nul doute forgé au contact des plus beaux tableaux de l’histoire de l’art. Il en va ainsi du tableau sublime, véritable arrêt sur image, qui clôt le premier acte.

Mais cette science du texte et de l’image serait vaine si Vincent Huguet n’avait su tirer le meilleur parti possible de ses interprètes. Chaque soliste semble ici véritablement savoir pourquoi il est sur scène, et dans quel sentiment il est, chose rare dans les maisons d’opéra. Plus rare encore, le metteur en scène transforme chaque membre du chœur en autant de silhouettes – au sens cinématographique du terme -, chacun s’investissant dans les actions variées et pleines de sens que la mise en scène leur demande.

Ainsi, de scène en scène, cette Lakmé nous offre-t-elle une traversée des émotions, de l’ingénuité aux larmes, du comique de situation au drame romantique, toutes sensations magnifiquement accompagnées par un travail de lumières à la fausse simplicité, faisant du cyclo de fond de scène le réceptacle sensible des moments vécues sur le devant de la scène, avec des variations de lumières et de couleurs presque insensibles, comme aurait pu les orchestrer le maître plasticien James Turell.

Enfin, quelques moments de grâce jalonnent cette production, qui culmine à bon escient dans les derniers instants de la représentation, de la mort de Lakmé – qui nous fit penser au meilleur Bob Wilson-, jusqu’à l’apparition finale de Miss Ellen, coup de génie de Vincent Huguet, offrant au spectateurs le final désenchanté qui sied à notre époque.

Témoignage publié le 01.11.2012 sur le site de « La Dispute », France Culture
Par Arnaud Laporte

Illustration : le rideau de scène de l’Opéra comédie, Montpellier, pendant les représentations de Lakmé.