Metamag : L’éblouissante Lakmé de l’Opéra de Montpellier

A 26 ans seulement, Sabine Devieilhe y triomphe dans le rôle-titre
Il faut remonter à novembre 1982 pour retrouver « Lakmé » à l’affiche de l’Opéra de Montpellier. C’était donc il y a exactement 30 ans ! La longue absence de l’œuvre de Léo Delibes explique vraisemblablement l’engouement du public qui s’est pressé très nombreux pour les cinq représentations données à l’Opéra Comédie. Certes, de bons esprits ergoteront sans doute sur un livret prétendument suranné et une musique qualifiée de « sucrée » et, pourtant, force est de constater qu’il s’agit là d’un opéra qui, au fil du temps, a toujours eu les faveurs du public et si nombre de théâtres en France s’en sont désintéressés, il a néanmoins toujours suscité l’intérêt des maisons d’opéra à l’étranger et, notamment, des musiciens anglais et américains, friands de ce type d’œuvre.
« Lakmé » a été créé à l’Opéra Comique en 1883, en un temps où la fascination était grande pour l’exotisme et, plus particulièrement, pour l’orientalisme, ainsi que l’ont d’ailleurs traduit des musiciens comme Bizet avec « Les pêcheurs de perles » (1863) et « Djamileh » (1872), Massenet avec « Le roi de Lahore » (1877), Messager avec « Madame Chrysanthème » (1893), ou encore Puccini avec « Madame Butterfly » (1904).

Une mise en scène pour toucher la sensibilité d’un public d’aujourd’hui
Si Edmond Gondinet et Philippe Gille avaient écrit aujourd’hui le livret de « Lakmé », auraient-ils véritablement inscrit l’histoire de cette jeune hindoue dans le même contexte ? La notion de colonisation de l’Inde par l’Angleterre apparaît avec beaucoup moins d’acuité qu’elle ne l’était à l’époque. Quoi qu’il en soit, la question cruciale demeure de savoir de quelle manière « Lakmé » doit être représentée de nos jours pour toucher la sensibilité d’un public d’aujourd’hui.
Faut-il demeurer dans le contexte d’une œuvre lyrique qui fait une très large place au « folklore exotique », avec ce que cela représente à la fois de côté kitch, de costumes empesés et, pour tout dire, d’une sorte « d’opérette à grand spectacle », à la fois rutilante mais quelque peu insipide ou faut-il, en revanche, en se fondant sur l’irrésistible sensualité de la partition musicale portée par une inépuisable veine mélodique et harmonique, traduire ce qui nous semble être l’essence même de l’œuvre : la puissance du désir entre deux êtres que tout paraît à priori séparer : race, langue, culture, religion?

C’est bien cette option qui a été choisie avec un très grand bonheur par Vincent Huguet qui, s’il n’en est qu’à sa première mise en scène lyrique, n’arrive pas sans bagage puisqu’il est l’assistant de Patrice Chéreau dont on connaît la prodigieuse carrière en tant qu’homme de théâtre, de cinéma et d’opéra. Son propos a naturellement été de dépouiller l’œuvre de tout ce qui pouvait inutilement l’encombrer pour aller à l’essentiel. La scénographie s’inspire ici des « ghâts », ces marches qui recouvrent en Inde les rives des cours d’eau ou les berges des bassins et qui permettent de descendre au contact de l’eau. Sur ces rivages – lieu d’existence et lieu de culte – les autochtones vivent de la confection et de la teinture des tissus qui sèchent largement étendus au bord du fleuve. Très logiquement, les costumes (signés Nicolas Guéniau) sont eux aussi intemporels, mais tout laisse à penser que nous sommes dans la période actuelle, ce qui sera d’ailleurs confirmé par la tenue vestimentaire des touristes que sont Miss Bentson et ses amis. Quant à Lakmé, plutôt que de porter la tenue traditionnelle qui en fait, au sens du livret, une « fille des Dieux », elle est vêtue d’une simple robe légère et ses cheveux sont ceux au naturel de l’interprète, en l’occurrence blonds (contrairement évidemment à la vision que l’on peut se faire des habitantes de l’Inde).

Le triomphe d’une troupe de jeunes
Dans cette version, Lakmé sort en conséquence de son austère carcan de vestale ou de son cocon frigide d’idole pour n’être qu’une jeune fille parmi tant d’autres et qui peut plus justement exprimer ses aspirations à une certaine liberté amoureuse : « Tout palpite et je commence à vivre… Je me sens heureuse » (acte I n° 5). Quant aux touristes qui viennent visiter les lieux, ils le font avec beaucoup plus d’insouciance que s’ils étaient des soldats colonisateurs, comme dans la version originale, cette notion étant définitivement supprimée dans cette mise en scène.
La chance de Vincent Huguet est d’avoir pu disposer d’artistes très jeunes, ce qui crédibilise complètement sa démarche (songeons que Sabine Devieilhe, qui incarne l’héroïne a tout juste 26 ans). Le ténor canadien, Frédéric Antoun, a pour lui aussi jeunesse et fougue, tout comme l’excellent baryton américain, Marc Callahan – qui semble tout droit sorti d’une comédie musicale avec son jean et son tee-shirt – dans le rôle de Frédéric.

En homme de théâtre déjà parfaitement rompu à cette discipline, Vincent Huguet concentre toute son attention sur une direction d’acteurs d’une précision millimétrée, chaque geste étant explicitement défini et toujours juste. C’est ainsi que l’attention du spectateur est concentrée davantage sur les rapports des personnages que sur l’environnement qui, habituellement, tend à absorber l’intérêt de l’action. Il n’est pas douteux que le couple Gérald / Lakmé n’aura jamais été aussi sensuel (le désir physique est ici clairement exprimé) mais également autant émouvant que celui que la scène de Montpellier nous a proposé et nul doute que l’aspiration de Lakmé à trouver l’apaisement « loin du monde réel » lors de la séquence finale aura, dans sa bouleversante simplicité, arraché bien des larmes aux spectateurs les plus sensibles.

Des images fortes et un ineffable charme musical
Et que de belles ou fortes images : la vie quotidienne où l’on teint les tissus au bord du fleuve, les gestes pleins de précaution avec lesquels Nilakantha, pendant ses stances (« Lakmé, ton doux regard se voile »), drape sa fille du sari avant qu’elle ne chante sur la place du marché, la cérémonie nocturne en l’honneur de la déesse Dourga où, à la lueur des torches, Gérald tombe sous les coups de ceux qui peuvent apparaître comme des spectres et les pages nous manquent pour pouvoir tout citer.
D’un point de vue vocal, c’est avant tout l’extrême perfection musicale de Sabine Devieilhe (Lakmé) et de Frédéric Antoun (Gérald) qui frappe. Chez la première, l’aisance technique, la beauté du timbre, la suavité, l’art des contrastes et la sensibilité à fleur de peau sont à ce point souverains qu’ils ne cessent d’étonner chez une interprète aussi jeune. Quelle éblouissante maîtrise ! (1). Chez le second, véritable « tenore di grazia », au sens italien du terme, quelle élégance dans le phrasé, la ductilité, l’art de la mezza voce ! Et tous deux chantent un français de rêve avec une articulation exemplaire. Marc Barrard incarne un Nilakantha dans la pure tradition des barytons d’opéra comique français (dans le droit fil d’un Michel Dens) et l’américain Marc Callahan, comédien convaincant, dessine un Frédéric remarquable à tous points de vue. L’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon rend justice au foisonnement de couleurs, aux subtilités, à la fraîcheur et au charme d’une partition qui vaut bien mieux que ce que l’on en dit parfois, sous la direction particulièrement inspirée de Robert Tuohy.

Metamag, le magazine de l’esprit critique 08.11.2012
Par Christian Jarniat

Illustration : Sabine Devieilhe lors des saluts à l’Opéra de Montpellier, octobre 2012.