Des enfers au bonheur

Tout est tranquille dans le petit village de Kitaômi, les vies s’accordent à la modestie des gestes simples et nécessaires du monde rural. Le travail est le gage du bonheur. Quand la guerre éclate, redistribuant les territoires et libérant ambitions et appétits, Genjuro, le potier commence à faire fortune : il faut se saisir de l’opportunité. Son beau-frère, Tobé, voit la possibilité d’échanger ses guenilles en armure de samouraï et devenir un homme courageux. À ces changements nourris de destruction et de ridicule, Miyagi et Ohama, leurs femmes respectives, ne perçoivent qu’inquiétude. Elles sont la voix du chœur qui se retire de l’action pour mieux faire saillir sa vérité. Toutes deux voient le danger des illusions qui portent leurs époux. Quand les désirs les plus simples sont remplacés par la quête de la réussite et de la gloire, les êtres sont plongés dans le drame, incapables de trouver la ligne de partage entre ce qu’ils sont et ne sont pas. La guerre offre aux hommes un pouvoir disloquant. Mais la dissolution de la frontière a une vertu : la métaphore de l’art et de la vie. Perdue pour un temps, la confusion des limites est l’arcane de la fable. Voir réapparaître la frontière, c’est la purger de toute vanité au prix de la dignité et de la vie elle-même.

L’opéra de chambre des Contes de la lune vague après la pluie conserve le motif du film de Kenji Mizoguchi, la disharmonie de la vie. Tout le cinéma du réalisateur nippon est taillé dans la fragilité des affaires humaines, marqué par de sublimes lumières qui révèlent les âmes, et empreint de beauté qui console de l’incurable mélancolie. Avec une audace tranquille face à ce chef-d’œuvre, le compositeur Xavier Dayer, le librettiste Alain Perroux et le metteur en scène Vincent Huguet, chacun à leur manière, ont préservé l’essence du drame. Sans jamais céder à la facilité d’une transposition naïve, où s’enchevêtrent illusions et morale, gloire et création, hommes et femmes, l’opéra conserve la simplicité et l’intimisme du conte. Tel un emakimono, la continuité narrative déroule la complexité de la vie, d’ellipses en déplacements, unissant et désunissant les personnages par la tension dramatique composée de forces élémentaires.

Ces Contes de la lune vague après la pluie n’échappent pas à la nature première du genre, son intemporelle universalité : les hommes rêvent leur vie en se racontant des histoires. Sur le proscenium, Genichi, l’enfant du potier ouvre délicatement les pans d’un tissu où sont enfermées des formes géométriques aux couleurs pastel. Étalées devant lui, il les agence à la verticale pour construire un îlot de maisons. Le rideau se lève, la construction mise à terre par un geste de l’enfant fait place au même village derrière lui. Ce petit d’homme, on va le suivre d’un bout à l’autre de l’histoire, il est un choix de mise en scène. Ces apparitions sont de petits cailloux blancs, comme des points de vue méditatifs sur un jardin zen. En ouvrant la scène par un double mouvement de la réalité et de son reflet, de l’extériorité et de l’intériorité, ses gestes simples et son silence font de cet enfant l’être pur et discret du drame. Le double mouvement ordonne la mise en scène par la rencontre subtile et minimaliste de l’horizontalité et de la verticalité que joue d’une autre manière le métier du potier. Lorsque Genjuro presse sa femme Miyagi de repousser l’enfant pour activer le mouvement, les liens naturels se défont à l’endroit où ils étaient il n’y a guère force d’union, père et mère œuvrant l’axe de création dont l’enfant est une métaphore. Image du cycle de vie et idée de la création, le tour en temps de guerre devient symbole de désunion. En brisant une poterie à même le sol, Genichi rompt la frontière symbolique qui tient ensemble la matière et le vide. Geste de colère, il annonce la béance qui ne doit pas se confondre avec le vide, cœur de la création. Si le potier ne fait plus corps avec la matière, en creusant la terre de ses mains, alors le monde devient mirage, spectacle de séduction et d’apparences, ronde entêtante de spectres.

La guerre est une bourrasque qui soulève et précipite les êtres hors de leur territoire. Ainsi s’exilent-ils avec leurs pires fantasmes, à vouloir posséder l’avenir, ils en deviendront esclaves. L’exil ressemble à la fumée du four où cuisent les poteries. Elle s’élève et embrume la scène. Le village fait place à un embarcadère glissant à la surface d’un lac qui conduit les cinq protagonistes vers la grande ville pour échanger la pauvreté contre la richesse. Sublime scène de translation et de latéralisation dans laquelle croissent et se nouent peur et sentiments incertains. À l’agonie sur un radeau de fortune un étranger les pousse à la fuite : les pirates leur prendront jusqu’à la vie. Vie qu’il demande en réclamant l’eau qu’on lui tend dans un bol. Avant de poursuivre le voyage avec Tobé et Ohama, Genjuro décide de déposer Miagy et Genichi pour qu’ils rentrent au village. Sur la berge, l’enfant remet délicatement une étoffe donnée par le père, et prend sa mère par la main avant de sortir de scène avec la lenteur de ceux qui rejoignent leur destin. Le cauchemar peut commencer.

C’est la ville, lot de séduction avec ses boutiques d’étoffes et ses marchands, et de dissolution avec ses bordels et ses soldats. Présences des couleurs vives des kimonos qui descendent des cintres. La mise en scène capture le regard par des étoffes annonçant la présence scintillante des fantômes et le commerce des regards. Couleurs et spectres, lumières et ombres avertissent de la corruption des âmes et des corps plus que la fortune. Ohama devient prostituée. L’argent est le dernier signe de la déchéance humaine, agenouillée près d’un lit aux voiles jaunes. Elle s’inflige la sentence et la vérité : « Cinq pièces d’argent, pas plus pas moins ». C’est tout, c’est rien, juste une monnaie vivante, juste un fantasme fait de sa chair. Tobé deviendra samouraï par veulerie. Sur le marché, la rencontre de la princesse Wakasa et de Genjuro finit de déchirer la noblesse de l’amour et la violence obscure de la pulsion.

Kimono orange de la princesse et rideau d’un rouge sang frais, les vanités sont à leur comble. La danse de la princesse fait tomber dans l’oubli Miyagi et Genichi. Ses flatteries, stratège de séduction et force de conviction, à confondre l’artifice et l’art. « Ce palais… est-ce le paradis ? » L’ombre du palais Kutsuki, demeure de la princesse, s’approche lentement et prend possession de la scène avant de se déplier tel un origami géant. Les cubes pastel du village, qui permettaient la circulation des personnages, font place à un espace qui élargit la scène pour mieux en figer les simulacres. Quand on est esclave de ses rêves, on finit par devenir la victime de sa crédulité et de sa fascination pour les images. L’ombre du palais grandit ouvrant la scène à la dernière illusion de l’amour, la sexualité. C’est alors que la composition musicale opère des jeux de miroirs par répétitions et inversions. Revient toute disloquée la vie passée, et à l’inverse du tour du potier, le cycle de vie se convertit en cycle de mort. Temps du palais où les illusions se substituent aux rêves. Les corps de Genjuro et de la princesse Wasaka perdent leur chair dans le jeu des ombres chinoises, et la scène flamboyante des désirs sexuels exhale la temporalité figée des illusions.

C’est la confusion des genres. La vanité de Genjuro est l’arrogance faite à la beauté née sur la ligne de partage entre le vide et ses mains que la flatterie de la princesse efface. Comme un dernier chant d’espoir et de menace, la princesse entonne son chant des soieries : s’il la trahit, les couleurs ardentes s’éteindront. Face à la corruption des âmes, la spiritualité veille à sauver la petite âme du potier. Si les kimonos tombent à la verticale, alors la princesse chassée par Genjuro à coup de sabre, comme on passe la main devant les yeux pour en chasser des visions, trouve logiquement la fosse. Rideau.

Retour au village et fin des illusions pour Genjuro, Tobé et Ohama. La traversée du lac se fait dans l’autre sens, sous une belle lune. Au village, Genichi joue avec ses cubes. Miaygi enfile le manteau blanc du deuil, ce sera la dernière et douloureuse vision de Genjuro. Celle de croire que la vie brisée par le désir de s’enrichir peut reprendre comme avant. On ne bafoue pas impunément l’amour passé sans perdre le cœur ancien de sa vérité, Miyagi.

Sa disparition livre un dernier vœu d’amour et de mélancolie : « Maintenant que tu es devenu l’homme que je rêvais que tu sois, maintenant… moi, je ne suis plus parmi vous. Mais c’est ainsi que va la vie, n’est-ce pas ? » La voix de l’épouse redessine la frontière perdue : certains rêves sont nécessaires, encore faut-il les distinguer des illusions pour ne pas les corrompre. Dès le début, le bonheur de Miyagi était contenu dans le retour de Genjuro. Ce sont les derniers mots du film, l’opéra n’en reste pas là, modifiant la vérité mizoguchienne incarnée par les femmes et l’issue funéraire des Contes. Agenouillé, Genjuro installe au métier Genichi son fils, le nouvel acteur du cycle de la vie. Comme le dit Hegel dans les notes de cours de la Realphilosophie d’Iéna de 1805 : « La croissance des enfants c’est la mort des parents. » L’enfant métaphore du début s’incarne dans l’activité simple de l’art, comme le seul miroir où l’homme se reconnaît. Miroir, étaient déjà les cubes de Genichi sur le proscenium, comme le jeu de jeter des cailloux pour contempler à la surface de l’eau les ondes qui se répandent jusqu’à la conscience du spectateur. Image d’avenir qui est le début de toute chose depuis toujours. L’enfant « veut voir des choses dont il soit lui-même l’auteur et, s’il lance des pierres dans l’eau, c’est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son œuvre, dans laquelle il retrouve comme un reflet de lui-même. Ceci s’observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses, jusqu’à cette sorte de reproduction de soi-même qu’est une œuvre d’art. » Se voir plus loin sans être aveuglé par son geste, voir l’avenir comme la marque de l’intériorité imprimée par les mains du potier. Désormais au tour du père, il peut façonner son destin d’un homme, le bonheur même. Miyagi peut descendre en paix dans la fosse.

Texte paru dans le programme des Contes de la lune vague après la pluie édité par l’Opéra Comique, mai 2015
Par Corinne Rondeau

Illustration : photographie du décor de Richard Peduzzi par Julie Moulier.